VINCENT FILLON

City One + entre-deux

13.03.14 – 10.05.14

Entre deux

Malgré les apparences, l’acte est photographique. Le protocole est précis, la technique est simple : 2 photographies en surimpression, sans aucun autre artifice. Volumes recomposés, perspectives combinées, matières superposées… Le résultat est une étrange représentation de l’espace, une déconstruction du réel. L’oeil cherche à reconstruire les deux images originelles, en vain… il se perd, se raccroche à un détail, indice d’une réalité et se perd à nouveau. L’observateur accepte finalement l’impossibilité de distinguer les deux images, les deux espaces, il s’abandonne à l’observation de l’espace recomposé. ‘Entre-deux’ évoque le temps suspendu, ce moment où le lieu a perdu toute fonction. Il n’est plus et n’est pas encore. Mobiliers et objets qui auraient pu signifier la fonction ont disparu. Le marquage de chantier aux couleurs criardes annonce une mutation à venir, mais reste peu signifiant pour déterminer le devenir du lieu.

City-one

Dans la série City One, le regard de Vincent Fillon tourne autour et plonge dans un quartier de Hong Kong : 52 tours identiques, répétition des masses, des lignes et des ouvertures, qui finit par générer un environnement abstrait et paradoxalement immatériel. La puissance graphique des images nous fait oublier quelques instants qu’il s’agit aussi d’un univers habité.

Visuellement, le quartier est oppressant, fait de tours répétées, aux perspectives le plus souvent bouchées. Tours qui encerclent, dominent, écrasent. Tours dont les façades homogènes, parfaitement tenues en ordre, tout comme les espaces communs, sont l’uniformité même, mais dont, parfois, le linge pendu perturbe la répétition, même s’il reste en retrait. En pleine journée, nul bruit ne vient déranger, la circulation automobile est pacifiée laissant la place aux chants des oiseaux. Les piétons se font rares renforçant l’étrangeté du lieu. Pourtant, ici, une jeune femme traverse, là, deux adolescents jouent au basket.

City One est une épreuve étonnante pour un regard occidental. Notre conception de la ville, de l’espace public, du vivre ensemble et de la place de l’individu dans la société est en permanente confrontation avec ce modèle. La rationalité poussée à l’extrême est étouffante, la multiplicité étourdit les sens et pourtant… Passé le choc des premiers jours, City One laisse un souvenir ambigu, une ville vertigineuse et sereine, étourdissante et calme, effrayante et apaisante, dense et vide.

S’il est vrai qu’« il y a deux photographes en Vincent Fillon »1 dans de cette exposition personnelle présentant parallèlement Entre-deux et City One, l’artiste et le reporter se rencontrent. Non seulement parce qu’il s’agit de présenter en face à face une série et un documentaire, mais aussi parce qu’il est possible de saisir dans les deux une dimension jouant sur la perception du réel. Si dans la série entre-deux la manipulation de la réalité vers un jeu fictionnel est plus explicite, dans le documentaire City One le regard attentif du reporter nous semble aussi être parfois, sur le point de basculer vers la création d’un mystère. Malgré la présence systématique d’éléments qui nous renvoient vers la réalité urbaine de City One, certains cadrages, nous projètent dans une suspension spatiale proche de la suspension temporelle présente dans la série entre-deux.

1 NAMIAS Olivier, portrait de Vincent Fillon, paru dans D’A n°223, janvier 2014