David de Tscharner
par Laetitia Chauvin, septembre 2013

Cap Tribulation, Nord-Est de l’Australie, 1998. Parti pour une randonnée solitaire de quelques heures dans la forêt tropicale humide, David de Tscharner se perd et ressort trois jours plus tard. Une chaîne locale consacre trois minutes de reportage à ce fait divers. Le jeune homme récupère la bande et revendique ainsi sa première œuvre d’art : Lost. Cet épisode fondamental dans sa vie d’adulte va durablement imprégner sa réflexion et son travail, qui n’auront de cesse d’interroger les notions d’identité, d’accident, de souvenir, de déambulation, de rituel. Cette vidéo révèle surtout le processus – involontaire ici – transformant une expérience humaine, dans un temps et un espace donné, en un artefact. Le témoignage par la télévision devient une trace, un objet fétiche, une sculpture « habitée ».

A ses débuts, David de Tscharner tente d’abord de jeter des ponts symboliques entre l’expérience du trauma et l’expérience artistique, en figeant notamment le moment du drame. Les œuvres les plus abouties consistent à retoucher des photos de people à la pâte à modeler (Make-up, 2004), à faire fondre des maquettes de villes fabriquées en cire (Hôtel,2006) ou à accumuler de la ouate pour former des champignons atomiques (Boum, 2007). En 2008, il réalise The Flies, un champ de bataille abandonné réalisé en une semaine à la B Gallery à Bruxelles avec l’aide de 8 enfants âgés de 7 à 12 ans. Pour la première fois, l’artiste s’émancipe du résultat au profit du processus et de l’expérience collective de conception de l’oeuvre

Dans sa très autobiographique série de 2008 Next, l’artiste fait le deuil de ses relations amoureuses en employant la catharsis du dessin. Des prénoms féminins deviennent les enseignes de bateaux qui sombrent, de maisons en feu, d’avions crashés. La fracture amoureuse est métaphoriquement rapprochée d’accidents démesurés. Les dégâts d’un drame personnel et intime deviennent alors spectaculaires. Lors de son exposition à la galerie Albert Baronian, une sculpture fabriquée à partir du lit double de son couple défait, représentant la maison du film Psychose, fait face aux dessins. Cette œuvre, intitulée House by the Road, met pour la première fois en scène un élément plastique extirpé directement du quotidien de l’artiste et révèle ainsi un de ses premiers actes de « psychomagie ». De cette sculpture est née ensuite Trash, une série de meubles trouvés dans la rue sur lesquels ont été gravés des noms de films de série Z, et cette pensée : «  Les objets sont les témoins muets de nos quotidiens. Libérons leurs paroles. »

En 2011, dans le cadre d’une invitation à intervenir dans une vitrine du centre de Bruxelles, David de Tscharner se lance le défi de présenter chaque jour une sculpture différente pendant le mois d’exposition. L’enthousiasme suscité par l’expérience l’encourage à poursuivre ce marathon pendant un an, dans une vitrine virtuelle www.1sculpture1day.com. Lointain écho aux One minute sculptures d’Erwin Wurm, tout autant qu’aux assemblages d’objets de Picasso ou des surréalistes, ces « sculptures fraîches du jour » s’inscrivent dans un élan effréné de construction positiviste. L’urgence de l’entreprise conduit l’artiste à être attentif aux objets qui l’entourent, voire à provoquer des accidents, pour dégager des matériaux – par arrachement, altération, découpe – et faire surgir la forme finale. Les One Sculpture a Day sont réalisées à partir d’objets glanés dans la rue, dans son atelier, chez ses amis, rehaussés, ou comme l’artiste préfère le dire, « réhabilités ».

Attentif à la manière de les montrer « dans le réel », l’artiste présente les sculptures, au terme de l’année écoulée, dans un dispositif d’étagères en bois, évoquant des réserves de musée. L’installation varie depuis en fonction des espaces offerts (galerie, foire, centre d’art…), modifiant ainsi l’appréhension par les spectateurs. L’expérience de création, effrénée et contingente, a fait place au temps suspendu de l’exposition. Le projet s’est en outre prolongé d’un livre de coloriages, reproduisant en dessins les 366 sculptures, laissées à la libre imagination coloriste de l’acquéreur.

Cette expérience d’une année est réitérée désormais dans des temporalités plus courtes. A l’occasion d’une résidence au cneai= pendant le mois d’avril 2013, David de Tscharner a réalisé les Pocket Sculptures, littéralement des « sculptures de poche », à partir d’éléments trouvés aux abords du centre d’art. D’une manière générale, l’artiste profite de ses déplacements et de ses déambulations pour prélever des éléments sur des lieux spécifiques, à l’instar de PKNBXL, objets ramassés dans les rues de Beijing et assemblés à Bruxelles.

Si l’objet et la sculpture ne quittent jamais le centre du propos, l’artiste expérimente également d’autres supports. En janvier 2013, dans le cadre d’une exposition au Musée Ianchelevichi de la Louvière en Belgique, il a consacré une partie de ses recherches à rehausser une monographie du sculpteur roumain, de façon à créer de nouvelles images de sculptures à partir de fragments de photographies (The Calling).

En cela, David de Tscharner s’inscrit dans un courant très actuel de la sculpture, qu’on pourrait qualifier de flat sculpture, qui s’écarte de la tridimensionnalité, pour mieux s’attacher à la représentation de la sculpture et aux possibilités offertes par la translation de 3 à 2 dimensions. Les questions d’espace, « d’air », d’angles de vue en sont d’autant plus prégnantes qu’elles sont investies sous un nouveau jour.

Le projet Studies, initié en 2012, se situe dans la droite ligne de ces recherches. Les Studies sont des « sculptures » numériques constituées d’images d’objets, photographiés dans des contextes précis, puis assemblées, à la manière de collages. L’outil d’animation permet en outre de montrer chaque étape et les superpositions successives qui créent l’image finale. Les lieux d’investigation sont liés aux invitations : l’Ile des Impressionnistes à Chatou pour le blog du cneai=, le Palais de Tokyo pour une version fanzine de Code Magazine 2.0 publiée pour l’exposition  The Forgotten Bar Project ou encore le tipi de SDF de son quartier pour le Year 2012 de Komplot. Les Studies en cours sont consacrées spécifiquement à la maison familiale bâtie en 1983 par le père de l’artiste et actuellement mise en vente. Elles feront l’objet d’une publication d’ici la fin de l’année 2013.

La valeur que David de Tscharner accorde à l’inerte fait « naturellement » écho à son caractère philanthrope et à ses qualités d’être social. Les collaborations avec d’autres artistes sont capitales pour ses recherches, qui se laissent influencer par le processus collectif. Michael, publié par Triangle Edition à Bruxelles en juillet 2013, est une série de collages réalisés avec Benoît Platéus. Pendant une année, une fois par semaine, les deux artistes se sont réunis pour copier à l’identique, case après case, une bande-dessinée consacrée à Michael Jackson trouvée dans une poubelle. Toujours dans le domaine de l’édition, Lauenen est une boîte constituée d’une rame de papier de 250 pages qui réunit divers type d’intervention (collages, scans, aquarelles, photos,…), réalisée lors d’un séjour de deux semaine dans un chalet suisse de l’Oberland Bernois avec Jean-Baptiste Bernadet et Eric Croes. Quant à la Villa Parmentier, une cabane en bois surplombée d’une patate géante, elle est née d’une collaboration avec Florence Doléac à Dieppe. Savoir que ce port a vu débarquer les premières pommes de terre sur le vieux continent aide à comprendre la référence humoristique de ce collage.

Sculpture and beyond pourrait être le leitmotiv de ce jeune artiste qui cherche à s’émanciper de l’histoire de la sculpture – un art réputé salissant et difficile – sans pour autant en renier les fondements. Considérer la sculpture comme 360° d’images ou comme « le passage de quelques objets à travers une assez courte unité de temps » sont parmi les postulats possibles pour appréhender le travail de David de Tscharner.

Laetitia Chauvin, septembre 2013