David de Tscharner

One Sculpture A Day

One Sculpture a Day Keeps the Doctor Away a commencé comme une réponse à l’invitation du collectif d’artistes La Table Ronde à exposer dans la vitrine qu’il occupait au centre de Bruxelles. La proposition d’exposition n’avait qu’une seule contrainte : réagir à un verbe lié à la notion de conversation et choisi par le collectif spécifiquement pour chaque artiste invité. L’action ainsi attribuée à David était celle de « confier ».


Plongé dans une période de travail particulièrement prolifique au cours de laquelle David produit quotidiennement de nombreux dessins, esquisses, essais de sculptures et autres installations, l’artiste décide de construire une structure de présentation sur laquelle il dépose chaque jour une nouvelle création. Durant un mois, il confie ainsi aux regards des passants de la rue animée où se situe la vitrine ses travaux fraîchement sortis de l’atelier. A travers la succession des objets, se tisse alors un récit qui évoque le cheminement de la réflexion artistique, teintée d’expériences personnelles. La première oeuvre ainsi présentée est une vieille casserole où mijote une étrange mixture vert pop, métaphore de la pratique de l’artiste qui aime mélanger substances plastiques hautes en couleurs, objets trouvés et matériaux de rebut, de manière parfaitement ludique et décomplexée. Dès le jour suivant, la sculpture qui la remplace révèle un caractère nettement plus autobiographique : un visage de plasticine se fait ainsi éborgner par un morceau de bois… suite à une dispute amoureuse, selon les explications de l’artiste.


Au terme du projet, l’artiste décide de poursuivre l’expérience sur Internet, via le site www.1sculpture1day.com. Chaque jour, pendant un an, il publie les images de ses productions les plus immédiates dans sa vitrine virtuelle. Le langage qui se déploie sous nos yeux marie les opposés – formes abstraites et figuratives, matériaux naturels et artificiels, objets trouvés et créés, travail bi- et tri dimensionnel – en des sculptures à la fois étranges et attrayantes qui révèlent également une importante pratique du dessin et du collage.
En tant que fils d’une art-thérapeute, il n’est pas anodin que le titre du projet fasse référence aux potentiels thérapeutiques de la pratique artistique. Chaque sculpture ainsi présentée sur le site est laissée à notre libre interprétation, sans le moindre descriptif qui permettrait de guider notre jugement. Seules les formes et les matières évocatrices nous permettent d’appréhender les objets. A travers ce jeu de libre interprétation auquel nous sommes conviés, c’est le cheminement même de l’artiste que nous découvrons.


Pour sa première présentation dans son intégralité à la galerie aliceday à Bruxelles, l’ensemble des 366 sculptures est exposé sur des grandes étagères en bois recyclé, matériau courant dans la pratique de l’artiste, qui évoquent les réserves d’un musée. L’ensemble fonctionne comme un environnement englobant, où la multiplication des objets ainsi donnés à voir apparaît surprenante et généreuse.

Une publication accompagne également la présentation dans l’espace. Si celle- ci reprend les silhouettes de chacune des sculptures, elle n’est pas pour autant la simple archive du projet, que le site Internet 1sculpture1day.com constitue déjà. Sous la forme d’un livre de coloriage, cette édition propose au public de s’approprier le projet de l’artiste et de créer, à travers le même mode ludique, ses propres versions des oeuvres. Au delà de la possibilité qu’elle offre de faire bénéficier tout un chacun des vertus « thérapeutiques » du projet One Sculpture a Day Keeps the Doctor Away, chaque édition est également un objet en soi. L’artiste a en effet produit 366 exemplaires uniques de par leur couverture qui reprend chaque fois le motif d’une des 366 sculptures reproduites. A l’inverse des silhouettes dessinées en noir sur blanc qui composent les pages du livre de coloriage, les couvertures sont des taches de couleur pure, peintes à la bombe à travers des pochoirs, qui reproduisent les contours des sculptures et dont les effets de camaieu sont semblables à ceux que l’on observe sur celles-ci.

Tant les livres que les sculptures requièrent donc un travail extrêmement laborieux, qui s’apparente à l’artisanat. Si chaque geste que fait l’artiste est à la fois identique au précédent – refaire une sculpture, refaire un livre – il est un même temps différent. A l’instar de la marche, c’est par la répétition de gestes simples que l’artiste balise chaque jour un nouveau territoire. David de Tscharner s’aventure ainsi sur le chemin de la création, ce chemin qui, selon les termes de Heidegger « ne mène nulle part », car peu importe la destination, c’est la marche, dont l’intérêt est d’explorer, d’agir et d’investir, qui importe.

Devrim Bayar, Mai 2012